dans l’arène de la politique


Georges Pompidou, dans son bureau à Paris, en 1970.

FRANCE 3 – MERCREDI 27 MARS À 21 H 10 – DOCUMENTAIRE

Après l’inoubliable générique des « Dossiers de l’écran » (musique de Morton Gould), Alain Jérôme présente le film du soir et les experts qui en débattront, sur la deuxième chaîne de l’ORTF. Soudain, l’émission s’interrompt. Le journaliste Philippe Harrouard apprend aux Français la mort de Georges Pompidou, le chef de l’Etat, survenue ce 2 avril 1974, à 21 heures, en son domicile de l’île Saint-Louis, à Paris. Léon Zitrone, journaliste et commentateur des grands événements, tente de faire face à la panique : « Nous allons improviser. Nul ne s’y attendait. » Et l’on voit en effet la rédaction de la télévision officielle prise de court !

On mesure, dès le début de ce documentaire consacré au deuxième président de la Ve République, un demi-siècle après sa disparition, le temps écoulé et le changement des mœurs. Qui pourrait, aujourd’hui, être surpris qu’un président, défiguré par la cortisone depuis des mois, dont la parole s’émaillait de silences de plus en plus longs, ne finisse par mourir en scène ? Qui croirait les dénégations répétées des ministres et le prétexte d’une « grippe » ? Quel journaliste « improviserait » dans de telles circonstances ?

On a beau le savoir, cela reste une surprise, dans ce documentaire de facture classique par ailleurs. Le portrait est juste, assez touchant, illustré de photographies peu connues de la jeunesse, mais voilà un homme dénué de défauts ou presque, jeté dans l’arène de la politique, dont la cruauté lui coûtera la vie. Le résumé peut sembler caricatural. Faute de regards ou de témoignages moins empathiques, cette impression demeure.

Faux scandale

Placé à juste titre sous le signe de la relation fondatrice entre de Gaulle et Pompidou, il n’omet rien de l’hostilité des gaullistes envers un homme qui avait commis le double péché d’avoir ignoré la Résistance et choisi l’argent – il fut directeur général de la banque Rothschild. Mais, enfin, il n’était pas seul contre tous ! Les « diaboliques », Marie-France Garaud et Pierre Juillet, ne font que passer, fusil à la main, Edouard Balladur est à peine mentionné. C’est peu.

La relation du couple fusionnel que forment Georges Pompidou, fils d’enseignants, et Claude Cahour (1912-2007), issue d’une famille de notables, mariés à 24 ans (pour lui) et à 23 ans (pour elle), est illustrée d’images rares. Alors que leur promenade les mène au bord d’une falaise, Claude veut reculer, argue de son vertige et finit par entraîner son mari loin du danger. Ce que, au fond, elle n’aura pu faire dans la vie.

Celui ou ceux qui ourdirent un faux scandale, après la mort, en 1968, de Stevan Markovic, réfugié politique yougoslave, voyou et maître chanteur, mais surtout ancien homme à tout faire d’Alain Delon et amant de sa femme, Nathalie, savaient cela parfaitement. Mme Pompidou fut victime d’une rumeur montée de toutes pièces, selon laquelle l’épouse de l’ancien premier ministre aurait participé à des « parties fines ». Grossière fake news, dirait-on en anglais contemporain.

Georges Pompidou ne s’en remit jamais tout à fait, bien qu’il ait transformé cette douleur en rage et cette fureur de tigre en ambition politique. Sans doute le normalien, agrégé de lettres classiques, avait-il des dispositions pour cela. Son appétence pour le bonheur, son épicurisme – il dépensait l’argent avec gourmandise et facilité –, son goût pour l’art ne suffirent pas à lui épargner le tragique de l’existence. Et, de fait, la cruauté de la politique. Après avoir joué avec sa démission, il perd. De Gaulle, génie du verbe, le met « en réserve de la République », comme on congédie un bon serviteur resté trop longtemps à Matignon : « Six ans et demi de fonctions !, lance le président en levant l’index, durée qui n’a aucune espèce de précédent depuis quatre générations ! »

Mandat écourté

La comédie du pouvoir tourne au drame. La maladie de Waldenström, un cancer rare, montre ses premiers signes cet été-là, à son insu. Pompidou s’est senti trahi lors de l’affaire Markovic, il l’a été et affiche sans détour son désir de succéder au Général. En visite privée au Vatican en janvier 1969 auprès de Paul VI, il assure lors d’un « off » avec des journalistes que « ce n’est un mystère pour personne ». Réaction violente de De Gaulle.

Lire aussi | Article réservé à nos abonnés Les constantes d’un septennat interrompu

Les polémiques qui s’ensuivent sont tranchées pour l’histoire. La scène, retrouvée, figure dans le documentaire. On voit même le garde du corps, en retrait de l’ancien premier ministre, tendre un micro. L’intention est claire. Et il sera élu au mois de juin 1969, après le désastre du référendum voulu par de Gaulle, par 58,2 % des Français.

Lire aussi | Article réservé à nos abonnés Mai 68. De Gaulle, Pompidou : tension au sommet

Le mandat écourté de Georges Pompidou, tout de même un quasi-quinquennat, reste gravé dans la mémoire collective comme celui de la modernisation industrielle de la France, indissolublement lié aux « trente glorieuses ». Le centre d’art moderne et contemporain qui porte son nom à Paris, situé sur la place du même nom, a, depuis longtemps, fait taire les controverses liées à ses tuyaux bariolés. L’image du plus célèbre Auvergnat de Paris, regard clair et perçant sous les sourcils noirs en broussaille, une éternelle cigarette vissée aux lèvres, s’est imprimée dans la rétine des Français. Ajoutons que la voix de Denis Podalydès accompagne admirablement cette épopée, qui devrait plaire au-delà d’un public de baby-boomeurs.

« Georges Pompidou, la cruauté du pouvoir », documentaire réalisé par Jean-Pierre Cottet, écrit par Eric Roussel, Jean-Pierre Cottet, Patrice Duhamel (Fr., 2024, 100 min). A la demande sur France.tv

Lire aussi | Article réservé à nos abonnés Georges Pompidou ou l’art de réussir

Réutiliser ce contenu



Source link

Leave a Comment