Est-ce le rôle de la RTBF de retransmettre la F1 ?


La RTBF a décidé de renouveler son partenariat avec la F1 afin de rester son diffuseur officiel jusqu’en 2027. Un choix assumé, réplique Benoît Delhauteur, responsable des sports au sein du service public.

La RTBF conserve ses droits de diffuser la F1 pour encore quatre ans. Combien cette exclusivité vous coûte-t-elle ?

Je ne peux pas vous livrer ces montants qui sont strictement confidentiels, comme tous les dossiers de droits. C’est contractuel. Ce que je peux vous dire, c’est que la RTBF dispose d’une enveloppe budgétaire “droits” qui est limitée et qui doit être gérée en bon père de famille : nous ne pouvons pas nous permettre de folie ni de surenchère avec des grandes plateformes internationales. Nous sommes dès lors très satisfaits d’avoir prolongé ces droits avec la F1 jusqu’en 2027.

Combien cette opération rapporte-t-elle à la RTBF ?

Là encore, ce sont des chiffres qu’on ne partage pas. De manière générale, la RTBF ne cherche pas forcément la rentabilité. C’est dans sa mission que de pouvoir atteindre tous ses publics, de leur proposer gratuitement l’offre de sports la plus large possible. Et à ce titre, nous savons que certains de nos produits ne sont pas “rentables”, c’est un choix que nous assumons.

Retransmettre exclusivement la F1 rentre-t-il dans les missions du service public ?

Oui, cela rentre tout à fait dans nos missions. Nous sommes le diffuseur de la F1 en Belgique francophone depuis 40 ans. Il y a par conséquent une attente dans le chef de nos différents publics. Notre mission, je le répète, est de maintenir l’offre de sports la plus large possible et de le faire gratuitement pour le public belge francophone. Avec la Suisse et l’Autriche, nous sommes le dernier média public en Europe à diffuser la F1.

Nos données sur la question montrent par ailleurs qu’avec la F1, davantage qu’avec les autres sports, nous touchons un public jeune (les 24-40 ans et les 18-25 ans) et plus de femmes. C’est la raison pour laquelle la F1 fait partie des droits “premium” que nous souhaitons conserver. Toutefois, nous avons d’autres piliers dans notre stratégie de droits, parmi lesquels celui de pousser la diffusion de compétitions féminines.

Ce lien historique entre la RTBF et la F1 est-il lié au statut de “fleuron” dont jouit le Circuit de Spa-Francorchamps/Grand Prix et dont la Wallonie continue d’éponger les dettes ?

Oui bien sûr, mais j’ajouterais qu’il existe également un lien particulier entre la F1 et le téléspectateur. Nous observons en effet que le public belge francophone est beaucoup plus attiré par les sports moteurs, là où le public belge néerlandophone est davantage attiré par le cyclo-cross. Pour le reste, la question du financement du Grand Prix revient aux autorités politiques. Pour notre part, nous sommes très satisfaits de pouvoir couvrir cet événement sportif international qui a lieu en Belgique… tant qu’il a lieu.

Il n’y a aucun coureur belge aujourd’hui en F1, à l’inverse d’autres sports qui ne sont pas diffusés par la RTBF. Est-ce un critère que vous prenez en considération ?

Avoir des talents belges dans une discipline est certainement un adjuvant pour une éventuelle acquisition de droits et pour le suivi du public, mais ce n’est pas une condition absolue. Il y a d’autres produits qui fonctionnent sans qu’il y ait de Belge en compétition. Prenons l’exemple de Roland-Garros dont la RTBF détient toujours les droits : ces dernières années, les Belges n’y ont pas performé et, pourtant, le public est au rendez-vous. En F1, nous sommes très satisfaits des audiences. Le public est très engagé, il y a un regain d’intérêt mondial, notamment suite à la sortie de la série Netflix Drive to survive. En réalité, tout est une question de choix. Mais vu la gamme très large de l’offre sportive de la RTBF, le public belge francophone s’attend parfois à ce que nous ayons tout.

Les courses de voitures impactent l’environnement. Le service public se soucie-t-il de cela ?

Oui. Lors des discussions que nous avons eues pour prolonger nos droits de diffusion, il était important pour nous que la F1 nous expose quels étaient ses plans par rapport à son empreinte carbone. Elle a un plan de décarbonisation d’ici à 2030, et nous a expliqué très concrètement comment y parvenir. Pour nous, en tant que diffuseur, c’était une condition nécessaire pour renouveler notre partenariat.

Les politiques ont-ils encore besoin de la presse ?

“La vraie question à se poser est : le journaliste vedette de la F1 fait-il son travail de service public ?”

Pour répondre à la question que nous posons dans le cadre de ce “Ripostes”, nous avons également sollicité Jean-Michel De Waele, professeur de sciences politiques à l’ULB.

Est-ce le rôle de la RTBF de retransmettre la F1 ?

J’ai plus de difficultés avec le fait que les pouvoirs publics aident l’organisation de la course à Francorchamps : est-ce leur rôle, alors que le retour économique et touristique est peu évident et contesté par un certain nombre de chercheurs sérieux ? La retransmission me dérange moins, parce que si ce n’est pas la RTBF qui le fait, ce sera RTL.

Est-ce que la F1 entre dans la mission du service public ?

On est dans un système médiatique concurrentiel. Est-ce qu’il fallait que la RTBF retransmette la Coupe du monde de football au Qatar ? Et ainsi de suite. Où met-on la limite ? Je suis attaché au service public, ce qui signifie à un service public qui fait de l’audience et ne laisse pas tout ce qui fait de l’audience au privé. On reprocherait alors au service public de devenir une espèce d’Arte, fait uniquement pour les élites, et rien de ce qui fait de l’audience ne serait diffusé.

Conserver le sport automobile permet-il, selon vous, de maintenir une audience plus large ?

La F1 est un sport qui est apparu dépassé il y a quelques années, mais je dois bien constater que chez la jeune génération, la F1 a de nouveau un très grand succès. Si on n’est pas fan, on ne s’en rend pas compte, mais la F1 est de retour. Au moment où il faut sauver la planète, où nous sommes confrontés à des tas d’enjeux environnementaux extrêmement importants, on peut s’interroger.

Cela reste un sport d’élite…

C’est le moins qu’on puisse dire. Et comme on est sur le service public, on pourrait imaginer un regard plus critique par rapport à la F1. Il pourrait justement y avoir plus de débats sur le côté élitiste de la F1. Or les journalistes qui traitent de la F1 sur la RTBF manquent d’esprit critique. On ne devrait pas se contenter de trois minutes de morale et puis passer toute la saison sans plus rien dire. Quand vous voyez le nombre de dictatures sanguinaires dans lesquelles la F1 va planter ses tentes… Le privé le ferait encore moins, mais les retransmissions de la F1 sont complètement acritiques. Gaëtan Vigneron est un fan absolu de F1.

Et que penser du fait qu’il ait aussi été commentateur sur F1TV, le canal officiel de la Formule 1 ?

Si on veut parler du service public, c’est là que la vraie question se pose : le journaliste vedette de la F1 fait-il son travail ? Quand vous êtes repris par le canal officiel de la F1, c’est que vous n’êtes pas très critique. C’est d’ailleurs un peu la question : est-ce que le journalisme sportif existe sur la RTBF ? C’est du commentaire, de l’entertainment, du spectacle, des blagues, des jeux de mots… Ce sont des animateurs plus que des journalistes qui recoupent leurs sources et ont un regard critique. On me dit que c’est ce que les gens veulent. Il y a tellement de problèmes aujourd’hui que pendant une heure et demie ou deux heures, ils s’intéressent aux émotions sportives. Or la manière dont le service public traite la matière sportive pose question.

En travaillant un peu sur la F1 en Belgique, on se rend vite compte que le sujet est tabou. Partagez-vous ce sentiment ?

C’est un lobby très puissant, un milieu très réactif. Il y a une équipe de l’ULB qui travaillait à l’IGEAT avec le chercheur Jean-Michel Decroly, qui a signé des recherches sur le retour économique de la F1, et la réaction du monde politique et celui de la F1 à ce travail universitaire a été d’une telle agressivité que ça pose question. On peut ne pas être d’accord, sans que cela prenne ces proportions. Débattre des questions sportives est extrêmement difficile.

Le fait que l’argent public soit utilisé pour acheter les droits, est-ce que cela peut fausser le marché ?

C’est la concurrence, et je ne vois pas pourquoi le service public n’entrerait pas dans ce jeu, sinon vous décidez que c’est le privé qui va l’emporter. Il est sain qu’il y ait une concurrence entre privé et public. Je suis très critique vis-à-vis de la RTBF, je vois toutes les limites, on pourrait notamment espérer beaucoup plus et beaucoup mieux de l’information en général, mais ce serait fou de payer des impôts pour qu’une partie de l’argent produise des émissions qui ne font pas d’audience. Ou laisser au privé ce monopole. En Belgique francophone, on est dans un petit marché. Si on avait plusieurs groupes privés, on pourrait commencer à discuter.

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