« Je n’ai jamais vu mon père avoir envie de rire aux éclats »


Dans De Gaulle, mon père, Philippe de Gaulle commente les événements de la vie politique et familiale du Général. Les extraits qui suivent sont tirés du premier tome de ce livre d’entretiens avec Michel Tauriac (Plon, 2003) :

A quel âge avez-vous reçu sa dernière réprimande ?

C’était à la fin de la guerre, en 1945. J’avais alors 24 ans. Je venais de quitter les fusiliers marins et me préparais à rejoindre mon stage d’aéronautique navale aux Etats-Unis. J’avais obtenu trois mois de permission, la première depuis le début de la guerre, et mes camarades de Stanislas m’avaient invité à sortir avec des jeunes filles. J’habitais chez mes parents. Nous sommes rentrés à une heure du matin. Mon père s’est mis en colère. Il grondait : « Alors, comme ça, tu n’as rien d’autre à faire que de sortir en ville pour mener une vie de bâton de chaise ? » Comme ma mère, il craignait – il me l’avoua plus tard – que je me lie à une jeune fille qui n’aurait pas convenu à leurs propres yeux. (…)

De temps en temps, j’ai dû subir [de la part de tel ou tel] des vexations. Parfois j’avais le droit à quelques piques du genre : « Comment vas-tu, fils provisoire ? », cela en raison de la récente création par mon père du gouvernement provisoire de la République en 1944. Cela n’allait pas très loin mais c’était agaçant. Il y en a aussi qui inventaient un surnom quelconque.

Sosthène, par exemple, pourquoi ce surnom ?

Parce que quand on ne peut rien contre quelqu’un, on utilise l’ironie ou la dérision. D’après ce que j’ai compris, ce sobriquet a été tiré – allez savoir pourquoi ! – de la famille La Rochefoucauld, dont un ancêtre, qui portait ce prénom et le titre de duc, dirigea les Beaux-Arts sous la monarchie de Juillet et se fit brocarder pour avoir, paraît-il, décidé d’allonger les robes des danseuses de l’Opéra… Il laissa certainement le souvenir d’un personnage assez ridicule pour que mes railleurs aient eu l’idée de s’en inspirer. (…)

[Mon père] n’était pas drôle tous les jours, mais il avait des moments très agréables où, sans rire lui-même aux éclats – je ne l’ai jamais vu en avoir envie – il m’entraînait à le faire (…). Parfois, toujours en patois, il chantait le P’tit Quin-Quin. « C’est une chanson triste, “P’tit Quin-Quin”, m’a-t-il appris. Les troupiers la chantaient pendant la guerre [de 1914-1918] parce qu’ils avaient le mal du pays. » Il l’avait chantée beaucoup, enfant, avec les gosses des cultivateurs et des mineurs du faubourg de Lille, des gens qui ne parlaient souvent que le flamand [élevé à Paris, Charles de Gaulle retournait à Lille – où il était né en 1890, chez sa grand-mère maternelle – pendant les vacances scolaires].



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