Le Forum Social Mondial 2024 à Katmandu : un autre monde est possible maintenant


Sur 90 pays présents, le monde asiatique était naturellement fortement représenté : le Népal au premier chef, mais également l’Inde, le Pakistan, le Bangladesh, l’Indonésie… La coordination népalaise a offert à ce Forum une organisation de très bonne tenue malgré la situation très pauvre du pays. L’enjeu était également d’affirmer une position géopolitique face aux deux grandes puissances voisines : la Chine et l’Inde.

La première journée a été marquée par les vœux du secrétaire général des Nations Unies Antonio Guterres adressés aux participants du Forum social mondial : « Merci de vous être réunis dans un esprit de solidarité et de coopération. S’unir pour le bien commun est essentiel alors que les conflits font rage et que les divisions géopolitiques s’accentuent. Nous avons besoin d’une solidarité mondiale pour sauver les objectifs de développement durable – et réformer un système financier mondial dépassé, dysfonctionnel et injuste. » Cette prise de position constitue un fait marquant en terme de reconnaissance et du rôle plus important que la société civile devrait jouer sur le plan mondial.

Le Forum se tenait sur un site en plein air comprenant de nombreuses tentes accueillant les débats, une grande scène pour les cérémonies d’ouverture et de clôture ainsi que les concerts et tribunes, et sur deux autres lieux jouxtant ce site : l’Université et l’Office du Tourisme. La présence du mouvement féministe et celle des représentant·es Palestinien·nes a été particulièrement remarquée, ainsi que celle des syndicats ouvriers et de paysans, du forum de la jeunesse ou du Parlement des Dalhit (les intouchables). L’événement s’est ouvert par une grande marche joyeuse, colorée et déterminée, dont les pancartes et banderoles annonçaient les grandes thématiques qui ont été développées pendant la semaine : justice climatique et environnementale, inégalités économiques, montée des autoritarismes, égalité des genres et droit des femmes, droit du travail, migrations, paix, droits humains et droits des peuples autochtones. Le Forum s’est achevé par la proposition d’une soixantaine de déclarations finales émanant de groupes de travail thématiques qui ont été présentés et signées au cours de la dernière journée

Une participation active d’Attac France

Attac France est représenté au sein du Conseil International du FSM et de son secrétariat, et a participé activement à ce titre à la préparation du Forum avec le Comité organisateur népalais ainsi qu’à la mise en place d’activités (un représentant d’Attac France a rejoint Kathmandu un mois à l’avance pour contribuer sur place à la construction de l’évènement). Notre délégation était composée de 7 personnes, qui ont participé aux différentes activités et coordonné 4 panels : « Comment se battre contre les multinationales écocides ? »->https://www.wsf2024nepal.org/organization/activity/374], « Mouvements sociaux, société civile et futur du FSM »->https://www.wsf2024nepal.org/organization/activity/267], « Tax the rich », « Capitalisme, autoritarisme, résistances et altervatives », en collaboration avec le CRID.

La délégation est également intervenue pour la pésentation de l’ECSA qui se tiendra prochainement à Marseille (European Common Space of Alternatives (ECSA)->https://www.wsf2024nepal.org/organization/activity/20], et dans les panels « Dette climatique et écologique » avec le CADTM Asie du sud est et « Paix, souveraineté alimentaire et justice climatique » et « Education, Culture et Arts comme variables essentiels de l’émancipation ».

Ces ateliers ainsi que la participation à d’autres moments d’échange ont été l’occasion de dresser des constats sur le néolibéralisme et ses méfaits, l’altermondialisme, les alternatives en cours, la nécessaire convergence des luttes, et de questionner l’avenir du FSM.

Une vision altermondialiste des problématiques économiques, de la justice sociale et des alternatives au capitalisme

Les très nombreux ateliers ont permis de débattre sur le constat d’un capitalisme productiviste et impérialiste et de s’informer sur les luttes en cours au niveau mondial et les alternatives possibles. Les échanges ont montré que les luttes contre la mondialisation néolibérale peut se rejoindre dans toutes les parties du monde : résistance aux accords de libre-échange, aux dettes illégitimes, à la destruction des services publics, aux micro-crédits abusifs et revendication du remboursement de la dette climatique.

Quelques exemples d’activités notables :

  • Une “Assemblée mondiale sur les inégalités économiques et la justice” co-organisée par Oxfam Asie a donné lieu à une déclaration finale assez percutante. On y a appris que le “Forum Social des économies transformatrices” aura lieu à Cali (Colombie) les 14 et 15 octobre 2024 avant la COP biodiversité. Il s’agira de mettre en valeur les alternatives existantes et à construire pour résister, démanteler ou écraser le capitalisme. En savoir plus
  • Au cours d’un panel proposé par le CADTM,sur les micro-crédits abusifs, souvent présentés par leurs propoteurs comme un moyen de défense des droits de l’homme, est apparu la nécessité d’une réglementation de la microfinance. Les organisations d’entraide mutuelle ont du mal à différencier les microcrédits (prêt qui permet le financement d’une activité artisanale ou commerciale, avec comme finalité l’autonomisation du foyer bénéficiant de celui-ci), des microfinances (selon l’intervenante il s’agit d’un système de prêts pour des foyers non solvables, avec des taux d’interéts excessivement élevés, qui a pour finalité le profit des prêteurs). Les microcrédits ne sont plus ce qu’ils étaient à leur origine, car une commercialisation de la micro-finance s’est oppérée depuis les années 2000. Cet atelier a permis de mettre en avant un processus qui rend vulnérables les femmes à faible revenu, ciblées comme des clients rentables pour la commercialisation des microfinances, se retrouvrant piégées dans des cycles de dettes tout en portant la responsabilité du foyer. Le tsunami de 2004 a exacerbé les chocs économiques au Sri Lanka, où dix entreprises de microcrédit ont été créées. Les conséquences de ce choc persistent encore après 15 ans, avec des entreprises de microcrédit qui ne comprennent pas les traumatismes subis par les femmes, telles que la vente d’or, la perte d’hypothèques et la prostitution, menant même à des suicides. Les protestations des femmes en 2020 ont conduit à une prise de conscience, mais le problème persiste. En Inde et au Pakistan, les microcrédits sont devenus un phénomène problématique, exploitant souvent les plus vulnérables et aboutissant à des taux d’intérêt exorbitants et à des pratiques douteuses. En résumé, les microcrédits abusifs exacerbent les inégalités existantes et ne répondent pas efficacement aux besoins des populations les plus pauvres.

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  • Alors que le Népal ne produit que 0,2% des émissions de gaz à effet de serre dans le monde, il est directement affecté par le réchauffement climatique et les menaces sur la biodiversité. Différents panels ont bien mis en valeur la manière dont l’accaparement des sols, de l’eau, des montagnes, des rivières, et des forêts par les plus riches sont des enjeux de lutte locales, nationales et mondiales. À ce titre, un atelier sur la gestion communautaire des forêts au Népal a été marquant. En savoir plus

La dynamique féministe à l’international

Très nombreuses, organisées et déterminées, les luttes féministes mondiales ont été très visibilisées lors de ce FSM. Partout dans le monde, elles se trouvent confrontées aux mêmes enjeux même si les spécificités socio-culturelles restent importantes.

  • Un panel du soir, proposé par le Conseil international, a permis de faire un tour du monde éclairant sur les luttes des femmes, les avancées conquises et l’immense travail qu’il reste à poursuivre. En savoir plus
  • Un atelier sur la “jineolojî” a mis en lumière ce qu’est cette « science des femmes » et son importance dans la lutte contre le patriarcat. L’atelier a souligné l’émergence du patriarcat il y a environ 5000 ans et la nécessité de retrouver les racines de la vie et du pouvoir à travers une perspective féminine. La “jineolojî” cherche à reconstruire les liens perdus entre l’humain et la nature, en soulignant notamment l’animisme comme un lien spirituel souvent ignoré. Cette philosophie se base sur les travaux d’Abdullah Öcalan, un auteur kurde actuellement détenu par le gouvernement turc. Cette théorie de la Jineolojî se fonde sur un examen des méthodes historiquement utilisées pour rompre ces liens entre le corps l’esprit et la nature, telles que la mythologie ou le positivisme, et ont proposé de nouveaux modèles sociaux, comme un contrat social des femmes, pour réorganiser la société de manière plus inclusive et holistique. L’apport de cet atelier fût notamment la remise en question des idées préconçues des penseurs classiques tels que Marx, Hegel et Freud, qui ont souvent ignoré ou sexualisé les rapports entre hommes et femmes. Enfin, l’atelier a mis en avant l’idée que la “jineolojî “offre une voie vers un avenir plus juste et équilibré, en mettant l’accent sur la participation active des femmes dans la transformation sociale et en proposant une esthétique de vie bonne, belle et éthique, fondée sur l’auto-organisation et la lutte pour la liberté.

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  • Le très beau panel “Féminismes, mouvement des femmes dans la construction d’autres mondes possibles”, a montré combien les mouvements féministes luttent pour les mêmes raisons partout dans le monde et combien le patriarcat est intimement lié au capitalisme et aux impérialismes.

    (https://www.wsf2024nepal.org/organization/activity/272)

L’omniprésence du conflit Palestinien

La délégation palestinienne d’une vingtaine de militants a organisé de nombreux débats et avait une tente dédiée. “Free Palestine” est devenu, au cours de nombreux panels, un véritable slogan de convergence. Une déclaration finale a été présentée lors du Conseil international, elle a été signée par les membres du Conseil intéressés.

Un phénomène global inquiétant : la montée des autoritarismes

Dans le monde entier, la montée des autoritarismes se répand, la répression policière s’aggrave et la liberté d’expression est toujours plus remise en cause. Un panel du soir, “Capitalisme, Autoritarisme, Résistances et Alternatives”, piloté par Attac France et le CRID, à l’initiative du Conseil International (avec la participation de Walden Bello) a été dédié à ce sujet, il a mis en lumière les liens très étroits qui existent entre la montée des autoritarismes et la défense du monde capitaliste. Cette situation génére des résistances et des alternatives de transformation radicale du système. La question des limites des luttes des seuls mouvements sociaux, associations et ONG présents dans le FSM a été posée et Eric Toussaint a annoncé que les partis politiques PT et PSOL au Brésil lançaient un processus de concertation avec les mouvements sociaux au Brésil en mai 2024. En savoir plus

Quel avenir pour le FSM ? En route vers le prochain FSM au Bénin en 2026 !

Une thématique entière proposait de réfléchir sur la question des “Mouvements sociaux, société civile et l’avenir du FSM”. La réunion du Conseil international qui s’est tenue pendant deux jours après la clôture du forum a permis de commencer à faire un premier bilan et de dégager des propositions d’organisation pour améliorer son fonctionnement entièrement basé pour le moment sur le bénévolat.

  • L’atelier « Futur du FSM » a mis en valeur les enjeux stratégiques liés aux Forum. Un enjeu principal semble s’être dégagé au cours des interventions : la question de la déclaration finale. Si certains trouvent nécessaire de faire une déclaration commune, d’autres affirment que ce serait contraire aux principes du FSM et à sa Charte, qui en fait un mouvement si particulier, pouvant accueillir une grande diversité de mouvements sociaux. Cependant, le constat d’une lacune de communication a été révélé. Cet enjeu pose la question du choix de la ligne empruntée jusqu’à aujourd’hui. La récupération politique du forum est évidemment à éviter, mais une communication intelligente pourrait contribuer à un regain d’attractivité. Il a également été regretté au cours de cet atelier le manque de continuité entre chaque FSM. Toutefois, il est important de noter que l’efficacité du FSM réside dans sa capacité à connecter les militants, phase nécessaire pour passer à l’action : le FSM reste avant tout un processus de constitution et un catalyseur de modalités d’engagement et de militantisme. Conformément à la charte de ses principes, le FSM est un “espace” et pas un “mouvement” politique.
  • La réunion du Conseil international (CI) qui s’est tenue les 20 et 21 février, ouverte à toutes et tous, a permis de faire un rapide bilan de cette édition Népal 2024. Considérée comme un succès tant par le comité organisateur, que les organisations présentes, l’évènement devrait permettre de relancer une dynamique essoufflée depuis les années 2010. Il a été rappelé que le Conseil International est un organe de facilitation des actions développées par le processus global FSM qui regroupe différents types d’événements autonomes : forums thématiques, forums nationaux ou régionaux, Assemblée mondiale des luttes et résistances…

Le Conseil a enfin validé le lieu du prochain FSM : ce sera au Bénin en 2026, avec un Comité organisateur porté par la Convergence globale des paysans regroupant les 15 pays d’Afrique de l’Ouest et membre de la Vía Campesina. Cela laisse présager que les syndicats et les mouvements sociaux seront actifs dans la préparation du prochain FSM.



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